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"Prague est un Liber Mundi, tantôt ouvert, tantôt fermé; la terre et le
ciel offrent cette matière et cette glaise propice à l'éveil et à la façon
du Moi." "La taille du premier homme était l'équivalent de la distance
entre la terre et le ciel ou de celle qui va d'un bout du monde à l'autre."
Au délire siérait de raconter que le premier homme a exprimé sa nature
spirituelle, prime, pécheresse, en un séjour limite, bornant sa démesure,
attestant de sa "perfection désormais passée"; et cet "Olympe", il l'a
voulu et construit, investi du reflet de ses mythiques proportions. De
"l'autre côté" du seuil de ce séjour limite, une ville "perle" est née,
ni Jérusalem, céleste et carrée, ni Babylone, paradisiaque et circulaire,
mais PRAHA , étoile circonscrite, seuil par lequel convergent également
profane et sacré. En Prague rien n'est hasard, des étymons de son nom
à sa configuration urbaine, et au Genius loci qu'elle perpétue et donne
rigoureusement, constamment à lire, sans jamais tout à fait livrer les
clés de ses mystérieux secrets. En Prague, rien n'est hasard, tout est
paradoxe, en marge de la loi, déroutant, capiteux; elle oblige à une lecture
aux orientations plurielles, qui sursoit, semper ad æternam, à son immédiate
saisie. Pourtant , la ville procède d'une logique fonctionnelle qui lie
horizontal à vertical; Prague oblige son visiteur-lecteur à porter son
regard vers l'autre face du monde; toujours il faut pénétrer Prague plus
avant. Elle, Prague est féminine, est une espèce de livre des livres,
une circonscription minutieuse de l'autoréférence; plus on avance dans
Prague, plus on doit la pénétrer, éprouver totalement ses moindres segments
pour pouvoir, avec une régularité de rite, ressentir et vivre, à point
nommé, l'ivresse de son irrésistible mystique ascensionnelle, reprendre
souffle, ciel et lumière, afin de continuer, plein des images collectées,
la terrible et infinie progression en son antre, en son mystère. Prague
ne semble pas supporter d'être écrite, elle l'est déjà, et à la façon
d'un absolu. Ainsi, rares sont les proses, qui s'obstinent à faire de
Prague leur motif clé; Rainer Maria Rilke, au travers des lèvres de son
roi Bohus, ne dit-il pas, pour justifier le révérencieux repli de son
art face à sa ville de jeunesse: "...il importe en somme peu que les poètes
ne nous disent rien de Hradcany et de Tyn. Je crois connaître ma petite
mère Prague jusqu'au cœur, et cela sans qu'aucun poète m'en ait jamais
rien dit. Il suffit de grandir au milieu de ces églises et de ces palais.
Dieu sait qu'ils n'ont besoin d'aucun intercesseur, qu'ils parlent eux-mêmes.
Il suffit de vouloir entendre. Ah, que d'histoires ils savent".1 Prague
se dévide du centre à sa périphérie, en chapitres circoncentriques, foisonnants
et brûlants, d'une légende de l'i"n-humanité". Nul scripteur , poète ,
prosateur , littérateur, autre oiseau-plume que Franz Kafka ne portera
autant et si douloureusement la lourde croix des tables de la ville. Il
écrira, sa vie durant, au dos de celles-ci, l'odieux itinéraire de sa
rémission à la texture de "la petite mère Prague", des "griffes" de laquelle
il use pour instiller l'arrête de sa langue. Jamais Franz Kafka ne quitte
vraiment Prague. Toute l'existence de Kafka est consubstantielle à celle
de la ville, forte de son irréductibilité. La ville circonscrit l'écrivain;
l'évolution, les circonvolutions de l'écrivain, en son l'attestation;
de la maison natale Na Veze/zum Turm, ancienne résidence du scribe de
la Vieille Ville, promontoire du ghetto bientôt rasé dans une vaste opération
d'assainissement amnésiant, oblitération, aux successives résidence de
la famille autour du Ring, en passant par la Maison minute/Minuta, ancienne
pharmacie, ancien bureau de tabac, les écoles du Fleischmarkt, du palais
rococo Kinsky, à la maison louée par Ottla, dans la Zlata Ulicka/ruelle
d'Or ou ruelle des alchimistes, à l'appartement du Palais Schönborn...Franz
Kafka n'aura de cesse d'arpenter sa ville, chaque pas satellisant la Voie
Royale, allant de la Prasna Brana/Pulverturm, au Hradcany/Château. Franz
Kafka au seuil toujours de quitter Prague ne transgressera jamais l'ordre
de la ville, présente en son œuvre au titre des ciments qui lient ses
pierres. Les seuls textes empruntant à Prague des noms, de rues, de places,
de quartiers, ..., des images précises d'elle, sont rares, "Description
d'un combat", "Les armes de la ville", "Un message impérial", ...; tous
récits et fragments narratifs lapidaires, où la ville, stylisée, elliptique
d'elle-même, attise la tension tragique altérant l'humain qui l'arpente
dans une inavouable communion. Les autres textes majeurs sont eux pleins
de Prague, immatérielle, anonyme, intranscriptible, pleins de ses échos,
humeurs, grisaille, brume et oppressions, pleins de son propre texte,
infra-texte, au sens dernier inaccessible, aux dimensions cosmiques et
spirituelles. Prague est un Liber Mundi, tantôt ouvert, tantôt fermé;
la terre et le ciel offrent cette matière et cette glaise propice à l'éveil
et à la façon-torsion du Moi.
Serge THEROL
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