Franz Kafka de Prague
éléments bio-bibliographiques

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Il est impossible d'arracher Kafka à Prague et presque inversement, (ne dit-on pas assez simplement, "univers kafkaïen", "atmosphère kafkesque", pour cette ville qui fut la capitale du Saint Empire Romain Germanique, le berceau de la Réforme, la "Jérusalem de l'Exil" pour les juifs de la diaspora médiévale, "die goldene Stadt Prag", "sto vezata Praha" (la Prague aux cent tours), ...).

Il est impossible d'ignorer l'ambivalence qui unit les termes de la dyade, et d'ignorer par là, les lieux visités, hantés ou habités par Kafka, qui arborent pour enseigne, des traces de sa destinée.

La maison natale de Kafka offre de cette idée une illustration pléthorique : elle a été, entre autres, la résidence du scribe de la Vieille Ville, mais aussi surtout, elle figure un promontoire du ghetto de Prague voué, dix ans après la naissance de Kafka à la destruction. La situation géographique de sa maison natale alourdira d'un lest mauvais de plus, une des croix portées par Kafka, écrivain pragois de langue allemande, "ubique semper" étranger, juif pour les allemands, allemand pour les Tchèques, ... Quiconque quittant l'Aldstädter ring, le Staromestke Namesti, la Place de la Vieille Ville, contournant l'Église Saint Nicolas Orthodoxe, passait devant cette maison avec pour perspective, vers la gauche, les tours du hradschin, et sur sa droite l'ignominie abjecte et repoussante du ghetto. A ce carrefour, Jiri GRUSA aime à rappeler que le promeneur était happé par les effluves de schnaps et les cris provenant de la taverne glauque installée dans la cave avec pignon sur rue, au coin de la Mikulasska et de la Platnerska, et appelée "Batalion", le Bataillon, lieu sordide s'il en fut, bouge que décrit Gustav MEYRINK dans le chapitre "Nuit" de son roman best-seller, "Le golem": Chapitre "Nuit", in le Golem, Gustav MEYRING, Éditions du Rocher Le 3 juillet 1883, naît Amschel, prénommé finalement Franz en l'honneur de l'Empereur François Joseph, à la maison Zum Turm, Na Veze, A la Tour, au numéro IV/24 (I/27) de la rue Jachymova, dans le Stare Mesto/Vieille Ville, à l'angle de la rue Maiselgasse/Meislova* et de la rue Karpfengasse/Karpova, une des plus anciennes voies de communication de Prague, reliant le gué sur la Moldau/Vltava, au Hühnermarkt/Marché à la volaille de la Vieille Ville, à la lisière du ghetto. Aujourd'hui, seul le portail de cette maison existe encore; elle a été détruite par un incendie en 1897, reconstruite en 1902, dans le cadre de l'assainissement" du ghetto. A l'origine, elle fut la résidence du scribe de la Vieille Ville. Elle fut ensuite acquise par les Prémontrés du monastère de Strahov, en 1629. Elle devint un théâtre au XVIII°, puis fut ensuite restructurée en maison d'habitation foisonnant d'une multitude de petits appartements. A partir de 1885 ( le 28 mars 1885, la Commission Sanitaire de la ville de Prague décide de procéder à l'assainissement de Josefov, cinquième quartier de la ville également celui de l'emplacement du ghetto), la famille Kafka déménagera cinq fois en quatre ans. L'ascension sociale de Hermann Kafka, le père, préside-t-elle à cette volonté de se démarquer d'origines "ethno-topologiques", sinon repoussantes, du moins gênantes ? Peut-être pas, mais il est possible de dire qu'un certain contexte trouble peut l'y avoir incité : le "Toleranzpatent", imposé en 1782 par l'empereur Josef II, devait faciliter l'intégration des populations juives de l'Empire, en gommant ou en aplanissant les dispositions discriminatoires qui les isolaient des autres composantes de la société... L'antisémitisme endémique n'en disparaîtra pas pour autant, au contraire; violents seront les pogromes et les manifestations antijuive dans la Prague des XIX° et XX° siècles naissant. L'inconfort régnera au sein de la communauté, au-delà même de la proclamation de la Première République Tchécoslovaque. Et tous ceux qui ne se seront pas résolus au départ pour la Palestine, auront souffert de leur situation de quasi exclus, et du groupe tchèque, et du groupe allemand. Au sortir de la première guerre mondiale, Franz Kafka signera sa carte d'identité et son passeport, "Frantisek Kafka", équivalent tchèque de Franz. Le nom de son père porté à l'enseigne de son magasin, figurera dans sa graphie tchèque, "Herman Kafka".

Le Toleranzpatent aura eu un effet pervers sur l'ensemble de la population juive, condamnée, au titre de l'intégration, à l'oblitération de tout un pan de son identité. L'assainissement du ghetto marquera d'un point d'orgue le processus de déstabilisation du groupe. Le ghetto rendu "invisible", la population juive de Prague fut contrainte à une nouvelle "diaspora", celle-ci à l'intérieur même de la ville. La famille Kafka quittera donc radicalement l'environnement du ghetto et du Ring, en allant s'installer dans Nove Mesto, la Ville Nouvelle, sur une de ses principales artères, la Place Venceslas, Wenzelplatz, Vaclavske Namesti, place aux dimensions colossales, 750 m x 60 m. Cette place, au XIV ème, séparait les murs d'enceinte de la Vieille Ville et ceux de la Ville Nouvelle. Elle fut l'ancien marché aux chevaux, et demeure le cœur de la Ville Nouvelle, ainsi que le théâtre de nombreux événements et manifestations populaires de masse. C'est cette traditionnelle agitation qui fait quitter les Kafka leur appartement sis à l'angle de la place, au numéro 56, et de la rue Ve Smeckach. Ainsi, en décembre de l'année 1885, année du début de la construction du Musée de Province, plus tard Musée National, Narodni Muzeum, commence une série très rapide de déménagements successifs, trois au total, trois installations d'un lieu l'autre, d'une douleur l'autre, puisque Franz perdra ses deux frères, Georg en 1887, et Heinrich, en 1888. Herman, Julie et Franz quittent la Ville Nouvelle pour un retour définitif dans la Vieille Ville: de 1885 à 1887, ils habitent le numéro 187, rue Dusni, rue de L'Esprit Saint, à proximité de la synagogue Espagnole, récemment construite à la place de la plus vieille synagogue d'Europe centrale, le "Stara Skola", la "Vieille École". C'est dans cette zone de la ville juive médiévale que les juifs orientaux arrivant à Prague s'installaient. Le premier des deux frères de Franz, Georg, né en septembre 1885, y meurt de la rougeole en mars 1887. La famille déménage une nouvelle fois comme pour échapper à un funeste destin, au numéro 6 de la rue Mikulasska, Niklasstrasse (plus tard, après l'assainissement cette rue restructurée recevra le nom de Parizska, rue de Paris). Six mois après sa naissance, Heinrich, le frère puîné, meurt. Cette année, les Kafka regagnent le périmètre du Ring, en s'installant, pour un an, dans la maison Sixt, ancienne propriété des seigneurs Sixt d'Ottersdorf. A l'origine, cette maison fut à structure romane, remaniée en 1725; la façade date de cette époque. La maison est située au numéro 2 de la rue Celetna, à deux maisons, en remontant sur le Ring, de la pharmacie "U zlateho Jednorozce", "A la Licorne d'Or", où Berta FANTA animait un salon littéraire, que Kafka fréquenta assidûment, et où il rencontra, entre autres, Albert EINSTEIN, qui en 1910 et 1911, enseigna à l'Université de Physique de Prague. La légende et les rumeurs rapportent que la maison, du 2 de la rue Celetna, fut une des résidences pragoises du Docteur FAUST... À la faveur de l'évolution sociale de la famille, la prospérité du magasin paternel aidant, les Kafka abandonnèrent leur résidence de la maison Sixt, pour l'appartement, plus grand situé à l'étage de la maison "Minute", au numéro 2 du Staromestke Namesti, la Place de la Vieille Ville. En juin 1889, la petite famille, la gouvernante française, Madame Bailly, et la cuisinière, logent dans cette maison gothique, remaniée à la renaissance. Elle jouxte l'Hôtel de Ville de la Vieille Ville, et constitue la séparation entre la place de la Vieille Ville et la Petite Place/Male Namesti. Elle est reconnaissable à ses arcades surmontées, sur la façade, de graffitis florentins du XVII ème. Elle fut l'ancienne pharmacie de la Vieille Ville, puis, ensuite, son bureau de tabac. De 1889 à 1893, Franz Kafka fréquenta l'Ecole Allemande de Garçons du Fleischmarkt, Masny Trh, le Marché à la viande, au numéro 16/100. *

"...au temps de ma première année d'école primaire. Notre cuisinière, une petite femme sèche et maigre, le nez pointu et les joues creuses, jaunâtre, mais solide, énergique, supérieure, me conduisait chaque matin à l'école. Nous habitions dans la maison qui sépare le petit Ring du grand. Nous descendions donc par le Ring, ensuite par le Teingasse, ensuite par une espèce de voûte, et la ruelle de la Boucherie, pour arriver au Marché aux Bouchers. Eh bien! chaque matin s'était la même scène, elle a dû se répéter un an. En sortant de la maison, la cuisinière disait qu'elle raconterait au maître combien j'étais affreux chez nous. Je ne devais pas être bien polisson, mais enfin entêté, vilain, maussade, méchant, et le maître en eût certainement composé quelque chose d'assez beau. Je le savais et je ne prenais pas la menace à la légère. Pourtant, au début du trajet, je croyais que le chemin était très long (c'est dans cette apparente insouciance de l'enfance que naissent petit à petit chez l'homme, car les chemins précisément ne sont pas longs, cette angoisse, ce sérieux tragique comme l'œil des morts), aussi doutais-je beaucoup, tout au moins sur le Ring, que la cuisinière, grand personnage sans doute, mais dans les limites familiales, osât seulement parler au maître, grand personnage dans le cadre social. Peut-être en touchais-je quelque chose; la cuisinière me répondait alors d'une façon généralement brève, de sa bouche mince et impitoyable, que je n'étais pas obligé de l'en croire, mais qu'elle le dirait certainement. A hauteur de l'entrée de la ruelle de la Boucherie - c'est une chose qui garde pour moi une odeur de souvenir historique (où as-tu passé ton enfance?)- la peur de la menace prenait le dessus. L'école, pour moi, par elle-même, était déjà un objet de terreur, et voilà que la cuisinière voulait en faire un objet d'épouvante. Je commençais à supplier, elle faisait non d'un mouvement de tête; et plus je suppliais, plus me semblait précieux l'objet de ma supplication, plus grand le péril; je m'arrêtais, je demandais pardon, elle m'entraînait; je la menaçais des représailles de mes parents, elle en riait; ici , elle était toute puissante; je m'accrochais aux boiseries des magasins, je me cramponnais aux pierres d'angle, je ne voulais pas faire un pas de plus avant qu'elle ne m'eût pardonné, je la tirais en arrière par sa jupe (elle n'avait pas, elle non plus, la tâche très facile), mais elle me traînait en me disant qu'elle ajouterait encore tout cela à son rapport; il se faisait tard, huit heures sonnaient à l'église Saint Jacques, on entendait les cloches de l'école, d'autres enfants se mettaient à courir, j'avais toujours la pire peur d'être en retard, il nous fallait courir aussi, et je ne cessais de me demander : "le dira-t-elle? Ne le dira-t-elle pas?" Non, elle ne le disait pas; jamais; mais elle pouvait toujours le dire, et le pouvait même de plus en plus selon l'apparence ("Hier je ne l'ai pas dit, mais aujourd'hui c'est sûr") et elle ne disait jamais qu'elle y renonçât. Parfois même, figure-toi, elle trépignait; en pleine rue; elle trépignait de colère contre moi; et il se trouvait toujours quelque marchande de choux pour être le témoin intéressé de la scène. Que de folies, Milena! et comment suis-je à toi avec toutes ces cuisinières, ces menaces, et cette poussière, cette formidable poussière que trente-huit ans ont soulevée et qui se dépose dans mes poumons! " in Lettres à Milena, Édition Gallimard , collection du monde entier, pages 74-76 L'idée de circonscription, d'enfermement, d'encerclement, s'étoffe. La "superstructure" qui semble présider au fonctionnement de la trame urbaine du vieux Prague, apparaît déjà très nettement dans sa forte influence sur le destin de l'écrivain. Comme pour la maison "A la Tour", la maison "Minute" brandit de ces figures d'enseigne de la destinée: ancienne pharmacie, ancien bureau de tabac, agissent paradoxalement à l'idée de la fin de Kafka, tuberculeux; le fatalisme des rapports de Kafka à sa ville est là aussi évident. Il faut prendre conscience de l'importance symbolique des noms à Prague, "seuil" d'un entrelacs touffu de références, d'histoires, de magies, de mystères, de paradoxes, ... . La dénomination des maisons n'échappe pas à cette "règle"; la maison "Minute" est ainsi nommée pour satisfaire l'appétit des imaginaires les plus voraces : elle aurait été appelée "Minute" parce qu'une minute suffit à fumer les cigarettes que l'on y vendait, et plus probablement et plus sérieusement, par ce que sa situation dans la ville, au coeur même de la vieille ville, la mette à une distance à pied d'une minute de chacun des grands axes de la cité. De rappeler que Kafka fut un extrêmement grand "arpenteur" des rues de Prague... Dans cette maison naîtront les trois sœurs de Franz, Elli en 1889, Valli en 1890, et enfin, d'entre toutes sa préférée, sa complice et confidente, Ottla, Ottilie, en 1892. " En plein cœur de la ville, c'est là que j'ai été élevé, dans le cœur de la ville" , cette remarque de Kafka est réifiée le 20 septembre 1893, lorsqu'il effectue sa rentrée au Lycée Classique d'État de langue Allemande, installé, Place de la Vieille Ville numéro 12/606 Staromestke Namesti, dans ce joyau rococo du XVII°, qu'est le Palais Kinsky, au premier étage de l'édifice, auquel les élèves avaient accès par un escalier de service. Le palais est conçus et réalisé entre 1755 et 1765, par les architectes Killian Ignas DIEZENHOFER et Anselmo LURAGO, auteurs de nombreux monuments aussi importants à Prague, que , sur la Place de la Vieille Ville, l'Église Saint Nicolas Orthodoxe, dans le quartier de Mala Strana/Petit Côté, l'Église Saint Nicolas, l'Église Saint Jean Népomucène-Sur-Le-Rocher, le Sanctuaire Notre Dame de Lorette, etc., ... La paroi de ce "cœur" est épaisse; c'est dans ce même Palais Kinsky, qu'Hermann, le père, au faîte de sa gloire commerciale, installa en 1912, son magasin de nouveautés, au rez-de-chaussée, occupant toute l'aile droite. Le chemin de la Maison "Minute" au Lycée est plus court encore que celui qui menait Kafka au Fleischmarkt, il s'amenuisera encore lorsqu'en 1896 la famille déménage une nouvelle fois, au numéro 3 de la rue Celetna, où se trouvait également, avant son transfert au Palais Kinsky, le magasin paternel,. Cette maison baroque est appelée "Aux trois Rois". C'est dans cette maison que Franz bénéficie pour la première fois d'une chambre bien à lui, avec fenêtre donnant sur la rue. Une autre fenêtre de l'appartement donnait directement dans la nef principale de l'Église Notre Dame de Tyn/Notre Dame de l'Enclos. Au sujet de la chambre de Franz, Klaus WAGENBACH rappelle le témoignage d'une domestique des Kafka : "sa chambre était sobrement meublée. A côté de la porte il y avait un bureau sur lequel était posé le Droit Romain en deux volumes. En face de la fenêtre, une armoire; devant celle-ci une bicyclette; puis le lit; à côté du lit, une table de nuit, et près de la porte, des rayonnages à livres, et un lavabo." *"... je ne puis aujourd'hui distinguer de quelle façon mon opinion de Kafka s'est constituée et s'est parfaite dans le cours des années, ni démêler ce qui était là dès le commencement et ce qui s'ajouta par la suite. Mais je sais que nos relations se développèrent tout d'abord très lentement et qu'il nous fallut quelques années pour devenir tout à fait intimes. Le début en fut notre désir de ne pas laisser rouiller les connaissances de grec que nous avions acquises au lycée. Nous lûmes ensemble le Protagoras de Platon... nous avancions souvent avec bien de la peine. ...Si la lecture de Platon était due à mon initiative (car j'ai été attiré par cet astre à différents moments de ma vie), Kafka, en revanche, me fit connaître Flaubert. C'est dans l'original l'Éducation sentimentale et la Tentation de Saint Antoine . ... La plupart du temps, ces lectures avaient lieu dans la petite chambre de Kafka, dans la maison paternelle ( la Zeltnergasse ), parfois aussi chez moi. Au-dessus du bureau de Kafka était suspendu une grande reproduction du Laboureur de Hans Thoma. A côté, appliqué au mur, le moulage jaunissant d'une petite statue antique: une ménade brandissant un quartier de viande, une cuisse de boeuf. Autour du corps sans tête dansaient les plis délicats de la robe. Je revois encore tout ce décor, qui frappa si souvent mes regards. Je l'ai décrit dans mon roman Zauberreich der Liebe (Royaume enchanté de l'amour) , où Kafka apparaît sous les traits de Richard Garta; j'y ai décrit aussi l'installation de la chambre, simple, presque pauvre, qui avait un caractère provisoire. "Le tout n'était pas sans confort, mais sans doute peu attrayant pour ceux qui recherchent un luxe conventionnel." Son modeste ameublement-un lit, une table, le vieux bureau brun foncé, presque noir, où il y avait peu de livres, mais un désordre de feuillets écrits- accompagna Kafka dans toutes ses habitations pragoises. Sa dernière chambre, dans la Niklasstrasse, avait bien une deuxième issue, par la cuisine et la salle de bain, et le plus souvent Kafka s'en servait mais pour le reste il ne vivait pas séparé de sa famille, ce qui était certainement peu conciliable avec les conflits intimes qui la rongeaient . Plus tard, il chercha à se soustraire à l'emprise de cette dépendance en louant une chambre chez des étrangers. (Proust a habité jusqu'à sa mort dans la chambre qu'il avait déjà étant enfant.)" in Franz Kafka, Souvenirs et documents, Max BROD, Éditions Gallimard, pp69-70 Le déménagement est effectué la veille de la Bar Mitzvah de Franz, qui aura lieu le 13 juin 1896 à 9h30, en la synagogue Cikanska/Zigeuner, du nom de son fondateur, Salomon Salkid-Cikan. L'édifice, fondé en 1613, fut détruit en 1906, pendant l'assainissement. 1901 est l'année du baccalauréat, permettant à Franz d'envisager des études supérieures; le choix de la poursuite d'études est très difficile, ainsi Franz entreprendra, à l'automne 1901, des études de chimie à l'Université Allemande de Prague. Cette tentative durera quinze jours à l'issue desquels Franz s'orientera vers des études de Droit. C'est encore dans le périmètre de la Vieille Ville que Franz évolue, puisqu'il fréquente l'Université Ferdinand-Karl, qui n'est autre que l'Université Charles, fondée par Charles IV, en 1348, première université d'Europe Centrale, argument supplémentaire de l'accession d Prague au titre de Métropole du Saint Empire Romain Germanique. L'Université Charles, organisée en partie sur les modèles de Bologne et de la Sorbonne, devint le centre de rencontres de personnalités intellectuelles de premier plan et d'origines diverses; elle devint le berceau fertile de la Réforme, et à terme la source de la Révolution Hussite. *... "Je fis la connaissance de Franz Kafka durant ma première année d'Université, en 1902-1903, probablement déjà pendant le semestre d'hiver de 1902. Franz, qui avait un an de plus que moi, en était à son troisième semestre. Après avoir quitté le lycée, il avait d'abord suivi les cours de chimie, pendant deux semaines, puis il s'était mis aux études de germanistique, un semestre, et enfin il s'était tourné vers le droit-ce qu'il avait fait sans amour, comme tant d'entre nous pour qui s'était un pis-aller. Il ne mit pas à exécution son plan de poursuivre à Munich, avec Paul Kisch, ses études de germanistique. Il s'attaque avec résignation à l'étude du droit, comme étant la matière la moins compromettante, celle qui embrassait la plus de possibilités diverses (barreau, carrières bureaucratiques) et qui, par conséquent, retardait le moment de la décision; surtout elle ne demandait aucune prédilection." ... in Franz Kafka, Souvenirs et documents, Max BROD ouvrage cité, lire pp. 52-93 Parallèlement à sa formation, Franz suit des cours d'Histoire de l'Art, mène en 1902 des études de germanistique pendant le semestre d'été. En octobre 1902, il fait la connaissance de Max BROD. Il poursuit ses études de droit, et passe , en 1903, son examen d'histoire droit. Les années d'études sont aussi des années de production littéraire; en 1903-1904, le premier texte important voit le jour, "Description d'un combat", rare texte de Kafka à faire de Prague un motif précisément repérable. Ce texte voit un jour secret et en demi-teinte, puisque ce n'est qu'en 1905 que Franz avouera à son ami Brod son activité scripturale. C'est dans cette chambre de Celetna, que Franz le lui donnera à lire. La vocation littéraire de Franz est enfin avouée, et ainsi, également formellement articulé, son peu d'attirance pour les études entreprises. Sa lettre à Oskar POLLAK, condisciple de Franz au lycée et ami, auquel il confie son désir de mettre fin à ses études de droit pour en entreprendre d'autres, de germanistique cette fois-ci, et à Munich, est justement célèbre pour ce qu'il y livre de la nature de son rapport à sa ville, qu'il voudrait quitter: *... (Prague cachet du 20-XII-1902) Prague ne nous lâchera pas. Ni l'un ni l'autre. Cette petite mère a des griffes. Il faut se soumettre ou bien ... Nous devrions mettre le feu aux deux bouts, au Vysehrad et au Hardschin, alors peut-être pourrions-nous partir."... in Correspondance 1902-1924 Éditions Gallimard collection de La Pléiade, Tome III Kafka ne fuira pas Prague, mènera jusqu'à leur terme les études de droit en passant le doctorat avec succès. il accomplira ensuite un stage obligatoire d'un an au tribunal correctionnel et civil de la ville de Prague, toujours en Vieille Ville, au numéro 587 Ovocny Trh, à proximité de l'Université Charles... En 1906, le magasin de Hermann est transféré au numéro 12 de la rue Celetna, au premier étage. Au printemps 1907, Kafka rédige "Préparatifs de noces à la Campagne". Au cours de son année de stage, les interrogations affluent en masse : pour Franz, il est clair qu'il ne deviendra pas avocat, et que le métier choisi le sera pour la limite de ses contraintes et pour les libertés concédées à ce qui semble primer tant à Kafka qu'à Brod, en témoigne l'échange de lettres et points de vue sur le problème et notamment: *..."il est vrai que je n'ai pas besoin d'activité, d'autant moins que je ne suis capable d'aucune, et à supposer qu'une forêt ne me suffise pas non plus, il n'en reste pas moins-c'est clair-que je n'ai rien fait du tout pendant mon année de stage. Et puis, une profession est sans pouvoir dès l'instant où on est de taille à l'assumer; moi, je me couvrirais continuellement de honte pendant les heures de travail-il n'y en a que six-et je vois bien que si tu me l'écris, c'est que tu tiens maintenant tout pour possible! ... Si mes perspectives ne s'améliorent pas d'ici au mois d'octobre, je suivrai les cours à l'Académie de commerce pour passer l'examen de fin d'études et, en plus du français et de l'anglais, j'apprendrai aussi l'espagnol. ... mon oncle devrait me procurer un poste en Espagne, ou bien nous irions en Amérique du Sud, ou aux Açores, à Madère." in Correspondance 1902-1924 , Éditions Gallimard, collection de la Pléiade Des projets germent, tel celui d'un séjour à Vienne, consacré à l'étude, au sein d'une institution de formation commerciale, qui resteront vains; à la mi-septembre, la décision est prise de demeurer à Prague, ce dont il informe son aimée du moment, Hedwige WEILER : "Je reste à Prague et, dans quelques semaines, j'aurai très probablement un poste dans une compagnie d'assurances. Dans les semaines qui viennent, je vais devoir étudier sans répit l'organisation des Assurances, mais c'est très intéressant..." (Lettre à Hedwige Weiler, 19 septembre 1907, in Correspondance ). En octobre, il rejoint donc la Compagnie Assicurazioni Generali, en son siège pragois de l'angle de la place Venceslas au numéro 832 Vaclavske Namesti, et de la rue Jindrisska. "L'intérêt" diminue très vite, tant les conditions de travail et de rémunération sont médiocres, et le avantages en matière de temps libre sont nuls. Il faut partir sans tarder tout en sauvant la face en ne discréditant pas les appuis dont a bénéficié Kafka pour occuper ce poste. Aussi, grâce à l'entremise du père de son ami Ewald PRIBRAM, Kafka quitte les Assicurazioni Generali, officiellement pour raisons de santé, et entre, en qualité de fonctionnaire auxiliaire, c'est une rareté pour un juif, à l'Office d'Assurances Accidents de Travail pour le Royaume de Bohème; le 30 juillet 1908, Kafka prend ses fonctions, occupe un bureau du dernier étage de l'Office installé en bordure de Vieille Ville, au numéro 7 Na Porici. Il suffit à Kafka d'emprunter la rue Celetna jusqu'à la Prasna Brana/Pulverturm/Tour Poudrière, d'obliquer sur la gauche quelques centaines de mètres et de prendre la rue où se trouve le bureau. *... Kafka obtint enfin en juillet 1908, le poste auquel il aspirait dans un institut semi-officiel, l' "Établissement d'Assurances Ouvrières contre les Accidents de Travail pour le Royaume de Bohême". ...Franz eut des supérieurs bienveillants. Pourtant il fut bientôt évident qu'il ne réussirait pas, malgré ses tentatives répétées, à trouver une répartition de son temps qui lui rendît loisible de s'adonner sans restriction à sa passion d'écrire. Il eût fallu à son élan créateur une suite ininterrompue de plusieurs heures pour lui permettre d'atteindre à toute son ampleur. Kafka ne pouvait y parvenir dans la durée de ce bref après-midi qui lui offrait pour toute perspective le morne travail du lendemain. Moi, pour qui le même cas se présentait, je n'y arrivais, dans une faible mesure, qu'à force d'énergie et de concentration. Des temps durs commencèrent. Kafka essayait de dormir l'après-midi et d'écrire la nuit. Il y réussit pendant un certain laps de temps, mais il n'avait de sommeil véritable (en outre il souffrait déjà d'insomnies et était excessivement sensible aux bruits). Il donna bientôt des signes d'épuisement et il dut mettre en jeu ses dernières forces pour venir à bout de sa tâche administrative. On exigeait beaucoup de lui, des choses entre autres qu'il trouvait "abominables", ce fut la plus forte expression de réprobation que j'aie entendue de lui. On lui demanda par exemple une sorte de campagne de presse contre les attaques auxquelles étaient exposées les Assurances Ouvrières alors, attaques qui n'étaient d'ailleurs pas sans fondement." ... in F.K., Souvenirs et documents, Max BROD, ouvrage cité, pp95-96 Entre temps, la famille Kafka a de nouveau déménagé, pour retourner dans la Niklasstrasse, au 36 Mikulasska, dans le périmètre de l'ancien ghetto, dans ce bâtiment nouvellement construit, surnommé le "bateau". Il fut de la ville, un des premiers immeubles équipés d'un ascenseur; il a été détruit en 1945, au départ précipité des troupes allemandes. Kafka aura connu Prague dans la période où elle subit ses plus grosses transformations; avec l'assainissement, c'est toute la configuration de la ville médiévale qui est bouleversée. Lorsque le 20 juin 1907, Kafka s'installe dans ce nouvel appartement, le ghetto a quasiment disparu pour laisser place à un quartier de standing, tout à fait salubre, parfaitement antinomique avec l'ancienne Ville Juive; tout a changé, jusqu'aux dimensions des maisons, des rues. Un charme set rompu, qui a pour Kafka, un goût amer: *... "Au lendemain de la Première Guerre mondiale, le Golem de Gustav Meyrink fut le roman allemand qui connut le plus grand succès. Franz Kafka ma parla de ce livre: "L'atmosphère de la vieille ville juive de Prague y est merveilleusement rendue. -Vous vous rappelez encore le vieux quartier juif? -A vrai dire, il était déjà en train de disparaître, mais..." Kafka fit de la main gauche un geste qui voulait dire: "Qu'est-ce qui a changé?" Et son sourire répondait : "Rien." Puis il reprit: "En nous continue de vivre les recoins obscurs, les passages mystérieux, les fenêtres aveugles, les cours sales, les tavernes bruyantes et les restaurants bien clos. Nous allons par les larges rue des quartiers neufs. Mais nos pas et nos regards st hésitants. Au-dedans de nous-mêmes, nous tremblons encore comme dans les vieilles ruelles de la misère. Notre cœur n'est pas encore au fait de ces travaux d'assainissement. La vieille ville juive insalubre que nous protons en nous est beaucoup plus réelle que la ville nouvelle et hygiénique qui nous entoure. Tout éveillés, nous marchons dans un rêve et nous sommes nous-mêmes qu'un spectre de temps révolus." in "Conversation avec Kafka " Gustav JANOUCH, éditions Maurice NADEAU , page 105. Cette impression de rêve, de flottement, s'accentue avec la stérilité littéraire momentanée de Kafka qui, de septembre 1907 à septembre 1909, n'aura pratiquement rien produit. Cette période est une passe trouble et sombre, amours malheureuses, bordels, Prague en compte à l'époque près de trente cinq, idées de suicide, travail abrutissant, ... En octobre 1908, il écrit à Hedwige WEILER : "Il y a maintenant bien du désordre dans ma vie; sans doute, j'ai un poste avec un minuscule traitement de 80 couronnes et d'énormes 8 à 9 heures de travail, mais les heures en dehors du bureau, je les dévore comme une bête sauvage,..." et dans une autre lettre à Hedwige: "Tu sais, j'ai eu une semaine affreuse, j'ai été surchargé de travail au bureau, ce sera peut-être toujours comme cela maintenant, eh oui, il faut gagner sa tombe, et puis il y a eu d'autres choses que je te raconterai un jour; ... La semaine dernière j'allais bien avec la rue où j'habite, et que j'appelle "rue tremplin pour les candidats au suicide", car cette rue s'ouvre largement sur le fleuve; en cet endroit on construit un pont, et sur l'autre rive on construira un tunnel pour qu'on puisse se promener sous le Belvédère - ce sont des collines et des jardins-en passant de la rue sur le pont. Pour l'instant, il n'y a que les échafaudages du pont et la rue ne mène qu'au fleuve. Mais tout cela n'est qu'une plaisanterie, car il sera toujours plus beau de prendre le pont pour aller au Belvédère que le fleuve pour aller au ciel." (in Correspondance, page 71) Ce projet d'urbanisme en reste là, le tunnel sera bien percé, mais, au-dessus de la colline, une quarantaine d'année plus tard, se dressera un autre "tremplin" au suicide, une gigantesque statue de Staline... Vaclav JAMEK, dans son "Traité des courtes merveilles", évoque en ces termes la rue de Paris, ex Mikulasska: " Kafka, d'après ce qu'on dit, aurait détesté cette rue modern style, véritable fourre-tout d'enjolivures, qu'on avait tirée bien droite à travers les décombres du ghetto pour la faire déboucher à pic sur le fleuve (le pont n'est venu que plus tard), ce qui portait à croire, selon Kafka, qu'elle n'avait été construite que pour permettre aux postulants au suicide de prendre leur élan. C'est , toutefois, par la trouée de la rue de Paris que l'absence de statue (elle a été dynamitée en 1961) retombe sur Prague : entre les deux réceptacles à feu sacré hors d'usage, les soubassements de pierre retiennent l'horizon par le milieu, comme une agrafe, dans le prolongement de l'artère, en haut de la côte qui ferme la perspective; ..." Le nouveau poste à l'Office va permettre à Kafka de reprendre souffle; sa journée de travail, continue, le laisse libre à partir de quatorze heures, de plus, une direction bienveillante allégera considérablement le lot de tensions que l'univers professionnel parfois génère, du reste Kafka demeurera employé de l'Office jusqu'à la mise à la retraite en 1922. L'intégration au sein de l'Office est rapide, les promotions suivent, conseiller juridique, représentant légal pour l'Office, rédacteur, vice secrétariat, ...; la tache et les responsabilités y seront lourdes, les voyages nombreux, mais la journée de six heures laisse à Kafka la possibilité de tisser une idée de compromis honorable entre la fonction d'employé et la qualité d'écrivain; Les années qui succèdent à l'installation à l'Office sont des années de recherches de l'équilibre rigoureux nécessaire à l'activité littéraire; les encouragements, la pressante présence de Max BROD, la publication dans la revue de Franz BLEI, HYPERION, d'extraits de "Description d'un combat", oblige Franz Kafka à cet endroit, autant que l'urgence vitale qui guide sa main sur le papier. Ainsi, au printemps 1910, il entreprend la rédaction de son journal; "...il faut qu'une ligne au moins soit braquée chaque jour sur moi, comme on braque aujourd'hui le télescope sur les comètes." ... La nécessité grossit; "comme l'appétit ", et, dans ces mêmes carnets, le 16 décembre 1910, il écrit: "Je ne quitterai plus ce journal. C'est là qu'il me faut être tenace, car je ne puis l'être que là. Comme j'aimerais expliquer le sentiment de bonheur qui m'habite de temps à autre, maintenant par exemple. C'est véritablement quelque chose de mousseux qui me remplit entièrement de tressaillements légers et agréables, et me persuade que je suis doué de capacités dont je peux à tout instant, et même maintenant, me convaincre en toute certitude qu'elles n'existent pas." L'incertitude, toujours au rendez-vous de chaque coin du paysage intérieur de Kafka, retarde de manière décisive l'avènement de l'acte créateur. Pourtant, cette année 1911 est pour l'écrivain, une période de multiples activités, parasites ou périphériques; outre le travail, au bureau ou en voyage, l'accroissement des responsabilités, les tensions familiales, la suppléance de son beau-frère qu'il assume dans l'entreprise familiale, usine d'amiante Hermann &Co. de Zizkov, 27 Borivojova, il y aura la découverte du théâtre yiddish et l'engouement absolu qui y succède; le 4 octobre 1911, il assiste à une représentation de théâtre yiddish par la troupe de Lvov animée par l'acteur Itzhak, donnée dans le salon du Café Savoy, dans l'ancien ghetto, à l'angle des Cikanska/Ziegengasse et Vezenska/ ex Stockhausgasse . Il est possible de lire dans le journal, le résumé des différentes pièces auxquelles Kafka assiste, une vingtaine au total. * cf. Journal Éditions Gallimard collection de la Pléiade, Oeuvres Complètes Tome III, pp. 93-101 et 107-110 La judaïcité de Kafka est alors au centre de son questionnement, raison de sa recherche d'une communauté avouable et vivante, que la famille a écarté. Kafka investira temps, argent et surtout énergie, en témoigne la soirée du 18 février 1912, qu'il organise, et dont le journal SELBSTWEHR rend compte. En plus de tout cela, Kafka lit beaucoup, assiste à des conférences, celles que donnèrent Karl KRAUS, Albert EINSTEIN, au printemps 1911, par exemple, rencontre des écrivains comme Kurt TUCHOLSKY, Franz WERFEL, que lui présenta Max BROD, assiste régulièrement aux réunions informelles du Café Arco, rue Hybernska . Ce café, qui fait face à la gare centrale, fut un des hauts lieux de réunion et d'échange de l'élite littéraire, artistique et intellectuelle pragoise . La particularité et l'aspect le plus remarquable de ce café est qu'il fut une espèce d'île paradoxale dans la ville, balayant tous les clivages pragois, symbolisant une communauté intellectuelle au-delà de la pluralité des expressions, au-delà de l'origine diverse de ces sources d'expression...; intellectuels, artistes, acteurs, critiques, littérateur s'y donnaient rendez-vous pour longues stations et intense commerce sans frein ni considération d'appartenance à tel ou tel groupe sociolinguistique ou cultuel. La liste des habitués est longue et impressionnante; la fameuse phrase de Karl Kraus suffit à décrire cette particulière clientèle, même si elle fut articulée dans un tour sarcastique, discriminatoire; au Café Arco, "es werfelt, unrd brodet, und kafkat, und kischt" ... A l'hiver 1911, Kafka compose une version de "Der Verschollene", "Le disparu"; cette version, perdue, sera remaniée en 1913. Il ne reste pratiquement rien de la production littéraire de Kafka à cette période. Il aura tout détruit de ce qu'il ne considérera pas digne d'être conservé. Dans "Le vacarme de l'appartement", qu'il retranscrit dans le journal, * VACARME Et je veux écrire, avec un tremblement perpétuel sur le front. Je suis assis dans ma chambre, c'est-à-dire au quartier général du bruit de tout l'appartement. J'entends claquer toutes les portes, grâce à quoi seuls les pas des gens qui courent entre deux portes me sont épargnés, j'entends même le bruit du fourneau dont on ferme la porte dans la cuisine. Mon père enfonce les portes de ma chambre et passe, vêtu d'une robe de chambre qui traîne sur ses talons, on gratte les cendres du poêle dans la chambre d'à côté, Valli demande à tout hasard, criant à travers l'antichambre comme dans une rue de Paris, si le chapeau de mon père a bien été brossé, un chut! qui veut se faire mon allié soulève les cris d'une voix en train de répondre. La porte de l'appartement est déclenchée et fait un bruit qui semble sortir d'une gorge enrhumée, puis elle s'ouvre un peu plus en produisant une note brève comme celle d'une voix de femme et se ferme sur une secousse sourde et virile qui est du plus brutal effet pour l'oreille. Mon père est parti, maintenant commence un bruit plus fin, plus dispersé, plus désespérant encore et dirigé par la voix des deux canaris. Je me suis déjà demandé, mais cela me revient en entendant les canaris, si je ne devrais pas entrebâiller la porte, ramper comme un serpent dans la chambre d'à côté et, une fois là, supplier mes sœurs et leur bonne de se tenir tranquilles. (Cette page extraite du Journal sera publiée en octobre 1912, dans un numéro de la revue de Willy HAAS, "HERDER BLÄTTER") Kafka continue d'ourdir son œuvre à venir; le 13 août 1913, chez Max BROD, au domicile de la famille, Schallengasse 1, Kafka fait la connaissance de Felice BAUER, la "berlinoise", qui deviendra sa fiancée. Le 20 septembre, Kafka rédige, à l'adresse de Félice, la première lettre d'une correspondance qui durera jusqu'en 1919. Deux jours plus tard, dans la nuit du 22 au 23 septembre 1912, dans la chambre que Kafka occupe au 36 de la Mikulasska, le miracle se produit: "23 septembre. J'ai écrit ce récit, "le Verdict", d'une seule traite, de dix heures du soir à six heures du matin. ... Ce n'est qu'ainsi qu'on peut écrire, avec cette continuité, avec une ouverture aussi totale de l'âme et du corps." A l'issue de cette expérience, Kafka est rendu à l'évidence de sa qualité profonde d'écrivain; dans la semaine qui suit commence la rédaction de la nouvelle version de son roman "l'Amérique ". Le 12 novembre, le sixième chapitre est terminé! Le lendemain, Kafka entreprend "La Métamorphose", rédigée en une vingtaine de jours à peine, et constituant une rupture dans l'écriture du roman qu'il reprendra, pour son septième chapitre, le 7 décembre 1912. Toutefois, le début de l'année 1913 marque l'instant d'un ralentissement dans la production littéraire de Kafka; en effet, au cours d'une lettre à Félice, datée du 26 janvier 1913, il déclare abandonner le roman. A cette période, Kafka rédige deux à trois longues lettres par jour; ces lettres sont destinées à Felice. La rédaction systématique du Journal est presque interrompue, tout à fait même du 25 septembre 1912 au 11 février 1913; ce que les lettres à Félice absorbent, de temps, de tension, ne peut être reversé au journal. Le 1° mars , Kafka est nommé par décision du conseil d'administration de l'Office, vice-secrétairee. Pendant cette période d'activité et d'intense production, jamais égalée par la suite, Kafka exploite de Prague tout ce qu'elle offre, cinémas, théâtres, promenades quotidiennes, natation à la piscine proche de son domicile de la Niklasstrasse, équitation à Kuchle/Kuchelbad, aviron sur la Vltava, Kafka acheta même un canot, conférences, lectures publiques (il donne lecture du Verdict, dans un salon de l'hôtel Palace, 897 Panska); avec ses amis WETSCH, BAUM et les deux frères BROD, il pratique l'excursion, aux alentours de Prague, quant ils ne partent pas en voyages, à Zurich, Riva, Paris,...Sa relation à Felice l'amènera à plusieurs déplacement vers Berlin . Cette relation est fluctuante; périodes de silence succèdent à fougues épistolaires, jusqu'à mars 1914, où Felice accepte le projet d'épouser Franz: les fiançailles seront célébrées à Berlin le 30 mai 1914, et le mariage, annoncé par le "Prager Tagblatt"( quotidien pragois de langue allemande), est fixé à la fin de septembre de la même année. Pourtant, la situation se dégrade, le doute s'installe et la rupture se profile en termes de crise le mois suivant...Le couple vit à l'unisson de l'Europe, puisque le 28 juin 1914, l'archiduc François Ferdinand et l'archiduchesse Sophie sont assassinés à Sarajevo par l'étudiant Gravilo Prinzip. A cette même date, Kafka est à Leipzig, chez son éditeur Kurt WOLF; il rentrera à Prague le lendemain de l'ultimatum. La guerre ne tarde pas à embraser le continent. Le 31 juillet 1914, Kafka note dans son journal : ..."c'est la mobilisation générale. Karl Hermann, le mari d'Elli, et Josef Pollak, le mari de Valli, sont appelés sous les drapeaux... Cet après-midi il faudra que je reste à l'usine, je n'habiterai pas à la maison, parce qu'Elli et ses deux enfants s'installent chez nous. Mais j'écrirai en dépit de tout, à tout prix; c'est ma manière de ma battre pour me maintenir en vie." En novembre 1913, les Kafka avaient de nouveau déménagé pour réintégrer définitivement le Ring, en occupant un appartement de la maison Oppelt, au troisième étage; la maison est située à l'angle de la place de la Vieille Ville et de la rue Mikulasska au numéro 6 (aujourd'hui 5 Staromestke Namesti). Dans une lettre adressée à Félice, datée du 18 novembre 1913, Kafka écrit: "Juste devant ma fenêtre (...) j'ai la grande coupole de l'Église russe (Saint Nicolas) avec ses deux clochers, et, entre les clochers et l'immeuble voisin, j'aperçois un petit pan triangulaire découpé dans le Mont Saint Laurent (Laurenzberg/Petrin), avec une toute petite église au loin. A gauche, je vois l'Hôtel de ville et sa tour monter à pic, dans une perspective que personne n'a peut-être encore jamais vue." Cet appartement qu'il n'a guère occupé jusque là du fait de ses nombreux voyages, il le quittera, y retournant toutefois pour y prendre ses repas avec ses parents, et occupera provisoirement, les mois d'août et de septembre, l'appartement de Valli laissé vacant, au 10 Bilkova. La dernière rencontre avec Félice, de laquelle date la rupture, à Berlin, dans une chambre de l'Askanischer Hof, produira sur Kafka un terrible effet, le renvoyant à sa solitude accrue, entachée d'un doute de plus en plus aigu; de cet état naîtront les premières pages de son roman "Le Procès ", parabole efficace de cette rencontre-rupture, où Kafka fait figure d'accusé produit en un tribunal extraordinaire. Ces mois d'août et de septembre sont les premiers de sa vie où Kafka évolue dans un univers qui soit devenu le sien propre, éloigné de celui familial. 3 août 1914, journal : "seul dans l'appartement de ma sœur. Il est situé plus bas que ma chambre, également dans une rue écartée, ce qui explique la voix forte des voisins qui bavardent en bas devant leurs portes. Des gens sifflent aussi. Autrement, solitude parfaite. Pas d'épouse ardemment désirée pour t'ouvrir la porte. J'aurai dû me marier dans un mois." A l'issue de ces deux mois et d'octobre 1914 à février 1915, Kafka occupera l'appartement de son autre sœur Elli, situé à Vinohrady, dans la Nerudagasse, aujourd'hui Polska Ulice, au numéro 48. Il y continue "Le procès", mais y compose également, comme ce fut le cas pour la "Métamorphose ", en cours de rédaction de chapitres d'un roman, "La Colonie Pénitentiaire ". Avec le séjour chez Elli s'achève le calme relatif de la relation avec Felice. Kafka et Felice se reverront pour quelques heures, à Tetschen Bodenbach/Decin, ville du Nord de la Bohême, à 80 kilomètres de Prague, sur les bords de l'Elbe. *in Journal Éditions Gallimard, collection de la Pléiade, Oeuvres complètes, Tome III, pp. 379-381 Le 8 février, Kafka loue une chambre, dans le même immeuble de la rue Bilkova, toujours au numéro 10. Il n'y restera qu'un mois, où, entre préoccupations, doute et vacarme des voisins, il n'aura rien écrit. En mars 1915, il loue un petit appartement dans la maison " U Zlate Stiky ", "Au Brochet d'Or ", 18 Langegasse, aujourd'hui Dlouha 18, rue "Longue"; une nouvelle fois la satisfaction n'est pas au rendez-vous, puisque Kafka y souffre aussi du bruit: 17 mars 1915, journal: " Poursuivi par le bruit . Ma chambre est belle, beaucoup plus agréable que celle de la Bilekgasse. Je suis très dépendant de la vue, celle qu'on a d'ici est belle, c'est l'Église de Tyn. Mais, en bas, les voitures font un terrible vacarme, auquel je commence cependant à m'habituer. Impossible, en revanche, de m'habituer aux bruits de l'après-midi. De temps à autre, un fracas dans la cuisine ou le couloir. Au-dessus de moi, hier, le roulement perpétuel d'une boule par terre, comme si on joue aux quilles à une fin qui m'échappe, après quoi il y a eu encore le piano d'en bas. Hier soir, ..., je me suis un peu battu avec le bruit, puis je suis resté allongé sur le canapé, les nerfs littéralement à vif; passé dix heures le calme est revenu, mais je n'ai pas pu me remettre au travail. " Il y rédige le récit " Le Substitut ". Le 9 avril, il note dans son journal : " Tortures que me cause mon logement . Infinies. Quelques soirées de bon travail. Que n'ai-je pu travailler la nuit ! Aujourd'hui, le bruit m'empêche de dormir, de travailler, de faire quoi que ce soit . " Il ne trouvera de répit, à cette période, que dans les promenades qu'il effectue dans Prague, et notamment dans le Parc Chotek/Chotkovy Sady, un des premiers parcs publics de Prague, aménagé en 1883, et encadrant le Belvédère de la Princesse Anne, à proximité du Château. La relation avec Félice, depuis la rencontre de juillet 1914, à Berlin, ne fait que lentement et douloureusement s'effilocher, en une manière de fuite inavouable, impossible, attisant chez Kafka un grand besoin de solitude, que n'éclaire et n'estompe vraiment que la douce quiétude de sa relation à sa sœur Ottla. La sollicitude d'Ottla à l'égard de son frère est immense; ainsi, en novembre 1916, Ottla, " le petit bureau de bienfaisance "de Franz, comme il aime parfois à l'appeler dans sa correspondance, loue, à une certaine Michlova, la petite maison du 22 de la Zlata Ulicka/ruelle d'or ou ruelle des alchimistes . Kafka s'y rendra pratiquement chaque soir de l'hiver 1916-1917; il y continuera " Le Procès ", mais produira également une impressionnante série de récits et fragments narratifs tels que "A cheval sur le seau à charbon ", "Le Chasseur Gracchus " "le Pont ", "Un fratricide ", " Chacals et arabes ", ... Lieu de légendes, la Ruelle d'Or, dans l'enceinte du Château, n'exista qu'après 1597, sous les arcs qui soutiennent le couloir de défense d'un des murs septentrionaux des fortifications menant à la tour de la prison, Dalibor. Cette ruelle fut initialement habitée par les archers du roi, et plus tard, sous Rodolphe II, par les bateleurs d'or, d'où le nom qui lui fut attribué alors : Rue des Orfèvres, et plus tard Rue Zlata, rue d'Or. Une croyance du XVIII ° en fait la résidence des alchimistes mandés à sa cour par l'Empereur Rodolphe II . Cette croyance double la configuration de la rue d'une aura de mystère : les maisons sont extrêmement petites, ne comportant souvent qu'une seule pièce. Breton succomba au charme paradoxal de la ruelle; il ira jusqu'à la taxer de "véritable quartier réservé et magique de l'esprit". Le symbole de cette résidence est lourd de significations multiples, l'environnement du Château qui surplombe la ville, toute la Vieille Ville qu'il domine, et que Kafka traverse tard dans la nuit, pour rentrer chez lui, ajoute à ce poids. Il s'agit bien là d'un séjour "limite" dans un contexte qui gonfle le fantastique et l'attitude "fantastique" de l'écrivain, retiré en l'épaisseur de mystère la plus touffue de Prague, aux heures de noires souffrances et de restrictions imposées par la guerre : le Château constitue une véritable ville dans la ville, fait d'une succession de cours où se répète, sur toute l'étendue, une variation de la trame urbaine de la Prague médiévale. Le Château est un syncrétisme, une synthèse des aspects fondamentaux de Prague : lourd enracinement au sol, au sommet d'une colline, forte assise, la base du Château est immense, couvrant pratiquement l'intégralité de la colline, au-dessus du quartier de Mala Strana, et, forte propension à la verticalité érectile: les tours de la Cathédrale Saint Guy s'élèvent à 80 mètres sur la façade ouest et 96 mètres sur la façade sud. cf. Un message impérial Éditions Gallimard, collection de la Pléiade, Oeuvres complètes, Tome II, pp. 483-488 A l'intérieur de ce complexe, la Zlata Ulicka, aux minuscules dimensions figure un repli ultime, une espèce de correspondance au caractère expressionniste de l'ancien ghetto disparu. De plus, le rue fut construite à l'âge de ce ghetto, à l'époque du troisième séjour et du rabbinat du Haut Rabbi LOEW à Prague. Pour Kafka, ce séjour coïncide également avec l'amenuisement de la correspondance avec Félice : il n'y aura aucune lettre de janvier à septembre de l'année suivante. En avril 1917, Ottla quitte Prague pour Zürau, et par-là abandonne la location de la maison du Château. Entre temps, en mars, Kafka finit par trouver un appartement dans ce quartier désiré de Mala Strana . Dans le palais baroque appelé Schönborn, Kafka occupe un grand appartement de deux pièces, sans cuisine ni salle de bains, situé dans l'aile gauche, au deuxième étage, au numéro 15/365 Na Trzisti . Au titre d'occupant locataire de cet appartement, Kafka a accès au parc immense que la façade du bâtiment cache. On peut supposer l'étendue de cet intermède naturel au cœur de la ville, depuis la vue offerte du Château et du Mont Saint Laurent/Petrin .Les possibilités de promenades dans ce quartier sont immenses et variées. Outre le Parc Chotek, lieu d'élection de Kafka, séparé du Château par la fosse aux cerfs sur laquelle donne le mur de fortification auquel s'accroche la Ruelle d'Or, il y a les jardins boisés du Mont Saint Laurent, sur lequel mord le parc du Palais Schönborn. Non loin de là, en une manière de barrière ou de frein au foisonnement de verdure, le "Mur de la Faim", construit sous Charles IV, pan des fortifications de la ville, qui inspirera à Kafka son récit "Lors de la construction de la muraille de Chine ". L'activité littéraire s'estompe peu à peu, Kafka s'adonne brillamment à l'étude de l'hébreu, dans la perspective, peut-être réalisable, d'un départ sans retour vers la Palestine; ce projet est nourri en commun avec Ottla . A cette époque, Ottla, en butte à l'autoritarisme paternel, par provocation autant que par conviction et aspiration profondes, arrête le projet de partir définitivement pour la Palestine et d'y rejoindre un Kibboutz . A ces fins, elle s'installe donc à Zürau/Sirem, au nord-ouest de la Bohème : elle s'y familiarise avec l'agronomie et l'agriculture. Franz l'aide, démarche pour elle d'éventuelles institutions de formation, écoles spécialisées, repère des ouvrages ... En juillet, Félice rend visite à Kafka, et l'appartement du Palais Schönborn trouve sa destination dans de secondes fiançailles; il sera la première habitation du couple, si... *... "Bien-aimée, voici donc mon histoire de logement. Un thème fécond. J'en suis effrayé, je ne pourrai en venir à bout. Trop vaste pour moi. Je ne pourrai en dire qu'un millième, dont un millième seulement me viendra à la mémoire en écrivant, et de ce millième je ne pourrai encore te faire comprendre qu'un millième, etc... Il le faut. Malgré tout, je veux savoir ce que tu me conseilles. ... tu sais mes deux années de souffrances, qui ne sont rien en comparaison des souffrances actuelles du monde, mais qui me suffisent..." revenant de"Munich avec un courage tout neuf, je me rendis dans un bureau de location où l'on m'indiqua presque tout de suite un appartement situé dans l'un des plus beaux hôtels particuliers. Deux chambres, une antichambre dont une moitié avait été aménagée en salle de bains. Six cents couronnes par an. C'était un rêve exaucé. J'y allai. Des chambres hautes et belles, rouge et or, on se dirait à Versailles. Quatre fenêtres donnant sur une cour ensevelie dans le silence, une fenêtre sur le jardin. Le jardin! Lorsqu'on passe le porche du château, on en croit à peine ses yeux. A travers le grand demi-cercle que forme la deuxième porte, flanquée de cariatides, on voit une large pente s'élever majestueusement à travers le jardin par des escaliers sinueux qui se divisent avec art pour parvenir à une gloriette. Or le logement avait un petit défaut. Le précédent locataire... avait dû quitter Prague. , mais il avait investi tant d'argent dans cet appartement qu'il ne voulait pas l'abandonner sans plus. ... Il en voulait (c'est peu à coup sûr) six cent cinquante couronnes . C'était trop pour moi, et puis ces chambres froides et très hautes avaient trop de splendeur, je considérais en fin de compte que je n'avais pas de meubles, d'autres menues circonstances s'ajoutaient à ces considérations. Or un autre appartement, à louer directement par l'administration, se trouvait dans le même château, au deuxième étage, avec des chambres un peu plus basses, vue sur la rue, tout près des fenêtres le Hradcany. ... Le logement est à ma disposition. Le gérant, à qui j'ai rendu service, se montre très aimable à mon égard. J'aurais ce logement donnant sur la rue pour six cents KC, mais sans les meubles que j'escomptais. Il se compose de deux chambres et d'une antichambre. Il y a la lumière électrique, mais pas de salle de bains, pas de baignoire, d'ailleurs je n'en ai pas besoin. Voici, maintenant, les avantages de mon gîte actuel par rapport au château: 1. l'avantage du statu quo. 2. Puisque je suis content maintenant, pourquoi créer une possibilité de regrets. 3. Perte de sa maison à soi. 4. Perte du trajet nocturne qui me permet de dormir mieux. 5. Il me faudrait emprunter des meubles à ma sœur qui habite actuellement chez nous, je n'aurais qu'un lit pour l'une des chambres qui est de dimensions gigantesques. Frais de déménagement. 6. Maintenant, j'ai dix minutes de moins jusqu'à mon bureau. L'appartement du château est situé à l'ouest je crois; ma chambre est exposée au levant. Voici, par contre, les avantages du château: 1. Avantage du changement, en général et en particulier. 2. L'avantage d'une demeure tranquille m'appartenant. 3. Dans mon lieu de travail actuel, je ne suis pas tout à fait indépendant, car j'en prive Ottla; quels que soient son amour et son désintéressement, il viendra bien sûr un jour où, prise de mauvaise humeur, elle me le fera sentir involontairement. Pourtant, elle sera chagrine si je ne vais plus dans sa maisonnette, il lui suffit au fond de s'y rendre de temps en temps, à midi et le dimanche jusqu'à 6 heures. 4. A vrai dire, je n'aurai pas à faire le chemin jusqu'à chez moi; il me sera en outre , difficile de sortir pendant la nuit, puisqu'on ne peut ouvrir la porte de l'extérieur, mais en revanche je puis sans contredit faire une promenade nocturne dans la partie du parc qui est réservée aux maîtres de céans. 5. Après la guerre, je veux tout de même essayer d'obtenir, tout d'abord, une année de congé, ce ne sera pas possible tout de suite, en admettant qu'il puisse en être question. Eh bien! nous aurions alors tous deux la demeure la plus merveilleuse que l'on puisse imaginer à Prague, prête à t'accueillir, assurément pour un temps relativement réduit, pendant lequel tu devrais faire ton deuil d'une cuisine et d'un salle de bains. Malgré tout, ce serait dans mes goûts, et tu pourrais t'y reposer complètement deux ou trois mois. Tu aurais ce parc indescriptible au printemps, en été (propriétaires absents) ou en automne. ... Comme je t'ai dit peu de chose. Mais maintenant à toi de juger, et sans tarder." in Lettres à Félice, Éditions Gallimard, collection de la Pléiade. Mais pour Kafka, la relation oscille régulièrement entre fuite et normalisation. "Le couple" part pour Budapest en visite chez la sœur de Félice; Kafka rentrera seul à Prague. En août, les matins des 9 et 10, coup sur coup, Kafka est la proie de deux hémoptysies, qui marquent le déclenchement alarmant et irréversible de la maladie. Il continue toutefois à travailler, ne consultant de médecin que l'après-midi du lendemain de la seconde crise. Le diagnostic est terrible et sans appel : tuberculose. A partir de cette date, le cours des jours se précipite; Kafka qui toujours exprima le vif désir de quitter Prague, n'y séjournera plus que pour de brèves périodes, la course au rétablissement utopique l'obligeant à "voler" de cure en cure : ce sont tout d'abord huit mois passés à Zürau chez Ottla. En septembre, l'appartement du Palais Schönborn est liquidé et Kafka rejoint le domicile familial de la maison Oppelt sur le Ring, occupant à nouveau la chambre d'Ottla. A l'issue des huit mois auprès de sa sœur, Kafka rentre à Prague et ce retour figure également une reprise de travail à l'Office, pour six mois seulement : la ville, la travail, las activités de jardinage à l'institut d'homologie auront raison de son état de santé qui se détériore et nécessite la prescription d'un nouvelle crise: Kafka va passer quatre mois en pension à Liboch sur l'Elbe. Il y rencontre une jeune fille, juive, de laquelle il s'éprend, au grand dam de son père. Julie Wohryzek, fille de petit commerçant, ne représente pas pour ce fils, l'objet idéal de l'hyménée . En novembre 1919, au cours d'un nouveau séjour dans la pension, Kafka compose, en réaction à l'opposition paternelle à la relation qui le lie à Julie, la " Lettre au père ". En avril 1920, après accord de l'Office, une nouvelle cure est autorisée; cette fois-ci, Franz passera trois mois dans le Haut Adige, à Merano . Les première lettres de la correspondance à Milena JESENSKA porteront le cachet de la poste de Merano . Milena Jesenska, originaire d'une très vieille famille pragoise, compagne d'Ernst POLAK (ami de Brod et de Werfel), vivant à Vienne, avait confié à Kafka, par le biais d'une lettre d'octobre 1919, l'admiration qu'elle nourrissait à l'endroit de son œuvre, au point de solliciter de lui l'autorisation de traduire de ses textes de l'allemand au tchèque; flatté, Franz avait aussitôt demandé à Kurt Wolf de lui faire parvenir un exemplaire de chacune de ses publications. Les premières lettres provenant de Merano auront pour objet ces traductions pour lesquelles il est absolument enthousiaste...Franz la rencontrera à Vienne, puis à Gmünd en août 1920. Un sentiment profond est né... Kafka reprend son poste à l'Office, mais ne tardera pas à solliciter sa mise à la retraite anticipée. La décision de la direction n'intervient pas immédiatement après la demande de, l'Office temporise, un autre congé est prescrit, qui sera employé à vivre huit mois en Hautes Tatras, jusqu'en août 1921, puisque l'Office exige la réintégration de Kafka dans ses fonction dès l'automne. La mise à la retraite définitive n'interviendra qu'en juin de l'année suivante, après d'autres interruptions de travail : de janvier à la mi-février, il séjourne dans les Krkonos/Les Monts Géants, à Splinderuv Mlyn/Spindemühle, où il entreprend la rédaction du roman " Le château ". De retour à Prague, il intercalera à la rédaction de cet ouvrage, celle de brefs récits, tels que, " Un artiste de Jeûne ", "Recherche d'un chien ", ... De juin à Septembre, à Plana nad Luznici, Kafka se reposera de ce bref séjour pragois. C'est là qu'en juin il abandonne définitivement le manuscrit du Château . Kafka vivra son dernier long séjour pragois de septembre 1922 à juillet 1923. Son état de santé s'est considérablement détérioré, et ces mois passés dans la capitale de la première République Tchécoslovaque, sont des mois de très grande souffrance, et de stérilité littéraire. Le 12 juin 1923, la tenue du Journal cesse définitivement. 12 juin: "Moments terribles ces derniers temps, impossibles à dénombrer, presque ininterrompus. Promenades, nuits, jours, incapable de tout sauf de souffrir. Et pourtant. Pas de "et pourtant". Quelles que soient la crainte et la curiosité avec laquelle tu me regardes, Krizanowskaïa, sur cette carte postale que j'ai sous les yeux. De plus en plus timoré pour écrire. Cela est compréhensible. Chaque mot, retourné dans la main des esprit- ce tour de main est le geste caractéristique- se transforme en lance dirigée contre celui qui parle. Une remarque comme celle-ci, tout particulièrement. Et ainsi de suite à l'infini. La seule manière de se consoler serait de se dire : cela arrivera, que tu le veuilles ou non. Et ce que tu veux ne fournit qu'une aide imperceptible. Plus qu'une consolation serait: toi aussi, tu as des armes. "Qu'est-ce que tu construis?-Je veux creuser un souterrain. Il faut qu'un progrès ait lieu. Mon poste est trop élevé là-haut." Nous creusons la fosse de Babel. Il ne restera de lui que trois traits en zigzag. Comme il avait été enfoui dans son travail. Et comme en fait, il n'avait pas été enfoui du tout. Un brin de paille? Plus d'un se maintient au-dessus de l'eau en s'accrochant à un trait de crayon. Se maintient? En noyé qu'il est, il rêve d'un sauvetage. La mort dut le soulever pour le tirer de la vie comme on tire un infirme de son fauteuil à roulettes. Il était immobilisé dans sa vie aussi solidement, aussi pesamment que l'infirme dans son fauteuil à roulettes. Sur le pommeau de la canne de Balzac : je brise tous les obstacles. Sur le mien : tous les obstacles me brisent. Le "trou" nous est commun. Aveu, aveu sans restriction, porte qui s'ouvre brusquement, à l'intérieur apparaît le monde dont jusque-là le reflet terni restait dehors. Ce ne sera qu'à Muritz, sur la mer Baltique, lors des vacances d'été 1923, qu'il reprendra la plume. Dans cette station il rencontre Dora DYMANT, avec laquelle il s'installera à Berlin à partir de septembre 1923. C'en est "enfin" terminé de Prague et de ses "griffes", Kafka réussit à leur échapper et à couper ce qui l'unissait à la "petite mère" captieuse.

A Berlin, en décembre 1923, il écrit "Le terrier ", ainsi que de nombreux autres récits, qui auront été soit perdus, soit détruits par Dora sur l'ordre de Kafka, ou par les nazis lors de la perquisition de l'appartement de Dora. Prague n'aura pas brûlé du Hradchin au Visehrad, mais le feu aura saisi une grande partie de l'œuvre de l'un de ses fils les plus prestigieux. Prague ne sera plus désormais qu'une étape pour Kafka, un transit, avant l'ultime transfert de sa dépouille mortelle pour le cimetière d'Olsany/Strasnice où il repose. En effet en mars 1924, Max Brod accompagne Kafka de Berlin à Prague; le mois suivant, Franz Kafka est évacué d'urgence vers le sanatorium de Kierling, près de Vienne où il meurt le 3 juin 1924. Le dernier texte de Kafka est "Joséfine la cantatrice ou Le peuple des souris " qu'il rédige à Berlin, Heidestrasse, au début du mois de mars.

"Le Docteur Kafka, écrivain de langue allemande qui vivait à Prague, est mort avant-hier au sanatorium de Kierling, près de Klosterneuburg, dans les environs de Vienne. Ici, peu de gens le connaissaient, car c'était un solitaire, un homme qui savait et qui était épouvanté par la vie; pendant des années, il a souffert d'une maladie des poumons et, bien qu'il la soignât, il l'alimentait aussi sciemment et l'entretenait dans ses pensées. lorsque l'âme et le cœur ne supportent plus le fardeau, alors les poumons en assument la moitié pour qu'au moins la charge soit à peu près également répartie", a-t-il écrit un jour dans une lettre, et c'est bien ainsi qu'il faut considérer sa maladie. Elle lui prodiguait un raffinement presque miraculeux et une subtilité presque effrayante à force d'intransigeance; par contre l'homme lui-même cherchait à arrimer sur les épaules de la maladie tout l'effroi intellectuel que lui inspirait la vie. Il était timide scrupuleux, paisible et bon, mais il écrivait des livres cruels et douloureux. Son monde grouillait de démons invisibles qui détruisent et déchirent l'homme sans défense. Il était trop clairvoyant, trop sage pour être capable de vivre, trop faible pour se battre comme le font les êtres nobles et beaux, ne se refusant pas au combat par crainte des malentendus, des méchanceté, du mensonge intellectuel, persuadés par avance, cependant, qu'ils sont impuissants et se soumettant enfin de manière à faire honte au vainqueur. Il connaissait les hommes comme seuls en sont capables des êtres affectés d'une grande sensibilité nerveuse, ces solitaires, ces voyants qui touchent à la prophétie et qui percent à jour un visage à peine entrevu. Sa connaissance du monde était insolite et profonde, lui qui, à lui seul, était un monde insolite et profond. Il est l'auteur des livres les plus remarquables de la jeune littérature allemande; on y lit la lutte de la génération actuelle dans le monde, mais sans déformation. Ils sont vrais, nus et douloureux, de sorte que même là où ils s'expriment par symboles, ils sont presque naturalistes. Ils sont pleins de la moquerie sèche et de l'étonnement sensible d'un homme qui a vu le monde avec tant de clairvoyance qu'il n'a pu le supporter, qu'il dût mourir, ne voulant pas battre en retraite et chercher, comme d'autres l'ont fait, le salut dans je ne sais quelles erreurs intellectuelles inconscientes, si nobles fussent-elles. Le Docteur Franz Kafka est l'auteur d'un fragment Le soutier (publié en tchèque dans la revue Cerven de Neumann), premier chapitre d'un beau roman qui n'a pas encore paru, du Jugement qui évoque le conflit entre les générations, de la Métamorphose, le livre le plus fort de la littérature allemande moderne , de la colonie pénitentiaire, des méditations , et du Médecin de campagne. Le manuscrit de son roman, Devant le tribunal, attend un éditeur depuis des années. Il fait partie de ces livres qui, une fois qu'on les a achevés, vous laissent l'impression d'un monde si totalement habité qu'il n'est plus nécessaire d'ajouter un seul mot. Tous ces livres décrivent les horreurs de secrets malentendus et de culpabilités involontaires entre les êtres. C'était un homme et un artiste doué d'une conscience si aiguisée qu'il entendait même là où les autres, les sourds, se sentent en sûreté."

in Vivre, Milena JESENSKA, Éditions Lieu Commun

Serge THEROL

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